08 septembre 2006
Tout est commun...
07 septembre 2006
Avertissement
« La seule fin vrai à laquelle l’esprit arrive en pénétrant au fond de chaque perspective, c’est le néant de tout. Gloire, amour, bonheur, rien de tout cela n’est complètement. Donc, pour écrire des pensées sur un sujet quelconque et dans quelques formes que ce soit, nous sommes forcées de commencer par nous mentir à nous même, en nous figurant que quelque chose existe et en créant un fantôme pour ensuite l’adorer ou le profaner, le grandir ou le détruire. Ainsi nous sommes des don Quichotte perpétuels et moins excusables que le héros de Cervantès, car nous savons que nos géants sont des moulins, et nous nous enivrons pour les voir géants. »
Alfred de Vigny
05 septembre 2006
Chapitre I : Ou comment Martin M. rencontra le père Jénitif Chevalier
I
« Nous sommes vivants. Seule certitude à laquelle nous puissions arrimer nos existences. Notre rôle consiste à rendre cet état digne et acceptable. Le futur se conjugue au présent. Le reste n’a guère d’importance, sinon aucune… »
A l’heure de dresser son portrait, ce sont les premières phrases qui me reviennent à l’esprit quand je me remémore les paroles de cet homme.
Il répondait au nom de Jénitif Chevalier.
Jénitif Chevalier était prêtre. Au sens ou lui l’entendait.
Jénitif aimait les mots par-dessus tout.
« Des voyages, disait-il. Pour aller à la rencontre de l’autre. Où disparaître… »
Le temps que nous passâmes ensemble peut paraître court, pourtant, il représente un cycle entier de mon existence, et changea à tout jamais mon regard sur ce monde.
Pour situer, notre rencontre eut lieu à la fin du second et dernier millénaire chrétien. Période où le chaos banalisé se laissait croire domestiqué, justifiant ainsi toutes les formes de régressions humaines et possibles. Le bordel, en quelque sorte.
Gentiment asservi par cette décadence aux résonances intimes, encore jeune, ma principale activité consistait à bâtir des livres inachevés et un peu chiant sur le socle de ma commune difficulté d’être. En gros, je cherchais une grammaire commune avec le monde.
L’entreprise, hasardeuse et pathologique, m’avait isolée. Elle m’interdisait toute interaction avec le réel autre que le verbe et le rêve. De chaque désir, je ne retirais que la frustration qui sommeille en chacun d’eux.
C’est alors que je rencontrais cet être hors norme,
Idéaliste et dangereux, lucide et subversif.
Et aussi longtemps que nous restâmes en contact, je fus sous son emprise.
Afin de justifier autrement que par mon jeune âge l’ascendant de cet homme, je dois préciser qu’il me séduisit par un hasard redoutable : il incarnait mon plus ardent fantasme, une maîtrise parfaite du verbe et de la pensée, du moins l’idée que je m’en faisais.
Disant cela, plus encore qu’à nos discussions, je pense à ses prêches ; porte ouverte sur l’invisible et l’étendue de nos possibles, ils me semblent avoir conservés toute leur raison d’être, toute leur portée. Jénitif, lui, les considérait comme « un simple et nécessaire passage à témoin. »
J’admirais cette incarnation d’un idéal, un idéal affranchi de l'esclavage du passé.
A cette époque également, histoire d’achever le décor, l’être aimé venait de me quitter pour la quatrième fois. Ce qui ajoutait au tableau de ma tristesse une teinte de ridicule très marquée, rendant l’œuvre plus pénible encore à contempler. Plus ou moins bien abrité derrière le rempart de l’expérience déjà vécu, je gérais la mutilation affective avec une aisance fataliste, réussissant au passage ce pathétique exploit : rater ma vie par anticipation.
Le bonheur apparaissait vêtu d’un costume de deuil.
J’en étais là, donc, quand je rencontrai pour la première fois le père Jénitif Chevalier.
Assis à la table de mon café habituel, je luttais pour ne pas être anéanti par un flot de pensées parasites. Concrètement, je picolais et perdais mon temps.
Il choisit cet instant pour se présenter.
Sans que je l’y invite, il prit une chaise et s’installa confortablement face à moi.
Le costume noir et le col blanc du prêtre attiraient les regards.
« A qui ai-je l’honneur ? » demandai-je avec agressivité.
- Père Jénitif Chevalier. Excusez-moi de vous importuner, mais je sais reconnaître une âme qui souffre.
- Ne vous fatiguez pas, je suis athée.
- Vous êtes athée ? Dieu merci !… (il me regarda curieusement) Quel est votre nom ?
- Martin.
- Et bien Martin, venez donc m’écouter prêcher dimanche, à l’église de … A défaut de vous révéler une hypothétique parole Divine, cela vous changera les idées. Peut être…
Je déclinai son invitation avec froideur et il prit congé poliment. Pourtant, l’intrusion de ce prêtre au sein de ma solitude me fit une impression curieuse. Il faut dire que j’étais une proie facile ; l’être malheureux accorde toujours beaucoup d'intérêt à l’oreille complaisante qui s’offre à lui…
C’est ainsi que ma pensée, affamée par le vide affectif, commença sa cristalisation sur cet homme étrange.
Chapitre II : Le Père Jénitif Chevalier dans ses oeuvres
II
Trois jours plus tard, intrigué, désoeuvré, je me rendis donc à l’église de … pour son office du dimanche.
Ce fut un choc. En lieu et place de la mascarade mystique, habituelle, je découvris une matérialisation guerrière et idéalisée de l’espoir. Un chant funèbre ou la destruction dévoilait l’absolu. Comme le couteau du sacrifice traverse le ventre qui lui est offert, sa voix pénétrait les mots au plus profond d’autrui. Cette voix ! Combien je regrette ne disposer d’aucun terme qui puisse la faire entendre, je veux dire Véritablement entendre ! Cet homme avait ce don : offrir un sens et de la majesté aux souffrances.
Indépendamment des notes que j’ai parfois prises, je me flatte d’avoir une excellente mémoire, et voici dans les termes les plus proches l’essentiel de ce prêche singulier, le premier auquel j’assistai :
« Mes bien chers frères, c’est suite au décès du père Armand de Beaumont que j’assure l’intérim en cette église. Et je vous propose, avant que l’oubli ne l’assassine une seconde fois, de nous recueillir une courte seconde en mémoire de ce digne héritier du passé… »
Un silence s’écoula. Jénitif fixa la nef avant de continuer :
« Le père Armand de Beaumont restera comme un homme naïf et sincère. Un homme qui avait voué sa vie à des mystères qu’il ignorait et feignait de comprendre. En cela, à savoir toute une vie consacrée à la négation des faits, le père de Beaumont est un martyr. Un martyr du mensonge. Fusse t'il une incarnation facultative, il doit nous inspirer la plus tendre compassion. Dieu hait son âme ! »
J’entendis distinctement un h expiré. Les fidèles, perplexes, firent « Amen ! » Et Jénitif reprit :
« En ce dimanche de fin de millénaire, je veux récuser le terme de miracle, devenu impropre à force d’être détourné, pour celui, mieux adapté aux conditions qui nous modèlent, de signe. Signe de notre réalité, signe de notre présence ! Permettez moi de vous conter cette parabole où Jésus, de retour en ville à l’aube, eut faim. Apercevant un figuier au bord du chemin, il s’en approcha, mais ne trouva que des feuilles.
« Jamais plus tu ne porteras de fruits » dit-il à l’arbre.
Et à l’instant le figuier devint sec.
A cette vue, les disciples s’étonnèrent et demandèrent :
« Comment a t’il séché à l’instant ? »
La réponse du Nazaréen n’a guère d’importance face à l’enseignement de cette parabole. Et quel est-il ? Sinon la condamnation de l’arbre incapable de nourrir l’être affamé ?
Ainsi, pour prolonger l’aspect fascisant de cette antique pensée, nous pouvons déduire ceci : si la religion n’est plus capable d’alimenter la Foi, alors, comme pour le père de Beaumont, il est temps pour elle de mourir! »
Une agitation sensible fit écho à ces dernières paroles… Sans élever la voix, Jénitif ajouta :
« Il faut connaître et comprendre cette soif de croire chez l’être, cette nécessité originelle de justifier la mort, ce refus d’accepter la vérité, la seule, l’unique : Nous ne savons pas !
Du royaume des désirs Le roi mensonge nous gouverne. Qui prétend savoir est malhonnête ! Le reste n’est que littérature
Dieu est le verbe premier.
Et le verbe, lui, est mouvement.
Eternelle avancée !
Ceux qui figèrent son pas le trahirent en voulant le servir.
En vérité je vous le dis :
Recherche de l’Unité absente
Telle est la cause de nos souffrances,
Le désir et le lien de chaque existence.
(A ce niveau du prêche, un petit nombre de fidèles sortirent, scandalisés. Jénitif n’en fit aucun cas.)
Ici prennent place ces paroles attribuées au Nazaréen, continua t’il:
« Lorsque l’esprit impur est sorti de l’homme, il ère par des lieux arides en quête de repos. N’en trouvant pas il dit : « je vais retourner dans ma demeure. » Etant venu, il la trouve balayée, bien en ordre. Alors il s’en va prendre sept autres esprits plus mauvais que lui ; ils reviennent et y habitent. Et l’état final de cet homme devient pire que le premier. »
Ainsi en avons nous fait de ce monde,
Ce monde dont nous sommes les esprits impurs.
De notre passé, nul enseignement n’a été transmis.
En chaque fragment de vie, il y a une parcelle de l’infini néant et de l’infinie clarté.
Et c’est pour avoir voulu témoigner de ce mystère qu’un homme nommé Jésus fut broyé.
Car le Nazaréen n’est pas une abstraction.
Il a existé, souffert et jouit. Comme tout être vivant !
Quand à sa divinisation, elle fut le sauvetage providentiel que se trouva une civilisation malade pour se sauver d’une crise morale. Une crise morale qui menaçait de l’ébranler jusqu’au fondement même de sa raison d’être. Opportunité inespérée que sut saisir la secte des chrétiens ; cette secte issue non pas d’une volonté divine, mais d’une petite poignée de fanatiques du début de notre ère. Prise de pouvoir subversive et opportuniste qui changea la face du monde.
Falsification de l’espoir entretenue par l’avidité d’une communauté !
Grâce à l’ignorance passive, naïve et apeurée des masses…
Cette église, bâtie avec le sang de nos prédécesseurs, nous appartient. Elle est un lieu de réflexion sur notre condition. Et aussi longtemps que j’y résiderai, elle ne sera plus cet alibi qui autorise notre statisme à se dissimuler sous le masque de l’impuissance. »
Jénitif s’arrêta un instant. Puis, avec douceur, de cette voix si particulière qui était sienne, il ajouta :
« Personne n’existe vraiment, sinon en lui même.
On voit le monde clair, linéaire, scientifique,
Mais il est obscur, courbe et surnaturel.
Comprenez le, la vie n’a aucun but.
Elle est le But.
Sinon nous maintenir dans l’esclavage
Leur bonheur
N’a aucune raison d’être.
Que sommes nous ?… »
Il nous fixa avec intensité.
Un silence absolu s’écoula pour seule réponse…
« Nous sommes à l’image de notre plan d’existence.
Une vibration ! Des fragments en expansion issus de la matrice originelle. Nous sommes les enfants de la solitude, celle d’un monde qui dérive dans l’inconnu, celle d’un univers à sa propre recherche.
Que pourrions nous être ?…
Aujourd’hui nous ne communierons pas !
Demain, autrement.
Je ne veux plus que nous soyons cet enfant honteux
Enterré vivant aux confins de l’univers.
Maintenant,
Quittez cette église,
Fixez le monde et incarnez vous !… »
Les cloches sonnèrent et deux enfants de chœur ouvrirent grands les portes de la petite église.
Avec les « fidèles » et le brouhaha pour écho au trouble de ma pensée, je sortis perplexe. Avais-je assisté à une diatribe sans réels fondements ? Ou au combat héroïque d’une âme, qui lutte face aux peurs de notre plan d’existence ?
Etait-ce un illuminé, ou appartenait-il à cette race d’homme que la volonté et les circonstances arrachent au commun ?
Sur le perron de l’église, j’en étais là de mes réflexions, quand je tombais nez à nez avec lui. Les mains dans le dos, un sourire enfantin sur le visage, il me regardait avec bienveillance. Me tendant la main, il demanda avec chaleur comment j’allais. Surpris de l’intérêt témoigné par ce personnage singulier, je ne pus que balbutier : « Mieux, mieux depuis que je vous ai entendu !… » Ce à quoi (volonté infantile de s’affirmer) j’ajoutai : « Je vous ai trouvé très théâtrale, quand même… »
Il me fixa avec une condescendance aimable, et conclut notre second contact ainsi : « C’est vrai. Mais que voulez-vous, mon jeune ami, nous sommes réduit à jouer nos sentiments pour leur permettre d’exister. Cela veut-il dire qu’ils n’ont aucune raison d’être ? Je ne le crois pas… Que faites vous, demain soir ? Venez donc dîner à l’Evêché (c’est ainsi qu’il nommait la petite maison mise à la disposition du prêtre de la paroisse) ! Il sera plus agréable de philosopher autour d’un bon repas, vous ne croyez pas ?… »
J’acquiesçai en souriant.
Il était difficile de refuser quoi que ce soit à cet homme.
Chapitre III : De la soirée qui modifie une existence
III
Le lendemain, par laxisme, je voulus décliner l’invitation. Par laxisme également, je ne passai pas à l’acte, et me retrouvai donc à l’heure convenue devant la porte de l’Evêché.
Je n’eus pas à le regretter, ce fut la soirée la plus agréable et valorisante que je passai depuis longtemps. Je ne l’avais pas encore compris, cette rencontre modifierait ma vie.
Le repas s’avéra excellent. Et rapidement, je me laissai aller à certaines confidences qui n’étaient pas dans ma nature. Jénitif avait l’art de mettre en confiance. Choisissant son moment, il approcha le sujet qui me tenait le plus à cœur de la façon suivante :
« Je me trompe, ou vous êtes en convalescence amoureuse ?
- Effectivement. Après cinq ans de passion.
- Voulez vous m’en parlez ?
- A quoi bon ?
- Déchiffrer la vie. Pour grandir…
- Si c’est pour la cause… Faut dire que je me sens un peu seul dans cette histoire…
- Racontez moi, je suis curieux de vous.
- J’ai une lettre, la dernière. Je ne l’ai pas envoyé… Vous voulez la lire ?…
- Cela ne vous gène pas ?
- A peine. Au point où j’en suis, la pudeur n’a plus de raison d’être… »
Je lui tendis la lettre suivante :
Népenthès,
Serait-ce l’aboutissement de toute passion
De s’écraser ainsi sur les rochers du temps passé ?
Eparpillée en mille éclats de souffrance,
Mille éclats de mémoire ?
Tu m’entraînas en cette danse gracieuse
Et tragique de l’amour passionnel,
Et je succombai aux sentiments
Que tu fis naître envers et contre tout.
Depuis ton départ, dans mon Verdun amoureux,
J’erre, hagard, au milieu des corps décapités de nos souvenirs.
J’ai trop souvent croisé la mort dans tes yeux verts,
Elle était sensuelle sous son suaire.
Dire qu’il aurait suffit de si peu pour être heureux.
Il y a bien longtemps, quelque chose a du se rompre
En la carcérale conscience.
Une fêlure qui, lentement, insidieusement,
Toujours s’agrandit.
Nous étions devenus une seule et même personne.
Nous détruire revenait à se détruire.
Qu’ai je fait pour éviter cela ? Rien.
Don Quichotte à la recherche de morphine,
Ignorant son héroïne,
Je m’épuisais l’âme contre des moulins à sang.
Aujourd’hui, trop nombreuses sont les nuits qui nous séparent.
Déjà ton silence murmure dans les ténèbres :
« Il est trop tard »
Et, pendu par ce temps perdu,
Ce temps que nous ne possédons ni ne rattraperons plus,
Je ne puis qu’accepter ce que je ne peux refuser.
Mon bel amour,
Depuis ton départ,
En mon cœur,
Le beau et le sale
Marchent au même pas.
Doucement l’enfer les avale
En son monacal trépas.
Et, s’il me reste une prière,
Une dernière prière,
Alors que ce soit celle d’emporter
Ton beau visage
Comme ultime image
De ce monde carnassier.
Puisque je t’aime
Qu’il en soit fait selon ta volonté.
Martin
Après l’avoir lu avec attention, Jénitif me rendit la lettre avec un air songeur.
- Je crois comprendre, susurra t’il.
- Vous avez bien de la chance… Tant d’amour pour en arriver là, c’est absurde. Je ne comprends pas.
- Le quotidien est un lien pernicieux, et les cœurs volatils… A tant vouloir rencontrer l’amour, peut être vous êtes vous égaré ?
- Peut être…
- Comprenez le Martin, l’amour malheureux, bien souvent, se résume à un narcissisme destructeur. Il se transforme en complaisance morbide.
- Il n’y a pas de complaisance, cela dépasse ma volonté.
- Chaque usage de la volonté la contredit, chaque usage de la faiblesse la confirme !… Pourquoi attendre ?
- Je n’attends rien.
- Si, une place pour vos chimères… Vous n’obtiendrez rien, le réel n’épouse pas l’illusion.
- Union contre nature, mon père, plaisantai-je.
- Pas contre nature, répondit-il, contre vous même, serai-je tenté de dire… La douleur pour ultime rempart, seule unité accessible face au morcellement…
- Est-ce chère payé pour un tel amour ? je n’en suis pas certain.
- Préférer être malheureux par un être plutôt qu’heureux sans lui me semble une bien mauvaise définition de l’amour.
- Mauvaise ou pas, c’en est une… Que voudriez vous que je fasse ?
- Confiance à la vie… Attendre que cette part en vous devienne une étoile morte, une incarnation du passé désamorcée de toute charge émotive, une lumière qui parvient toujours mais dont la source s’est éteinte. Le temps est votre principale alliée. Il faut juste que vous l’acceptiez.
- C’est si triste.
- Non, c’est la vie… Une succession de rendez-vous manqué. Une attente perpétuelle, perpétuelle et inlassable…
- Vous pensez qu’il existe un moyen de conjurer le sort ?
- En l’état, je ne crois pas, trop d’inconstance… Un jour, peut être… Vous savez Martin, notre planète face aux autres, perdue dans l’univers, c’est l’allégorie même de soi face à autrui, perdu dans l’humanité : des lois universelles nous assimilent les uns aux autres sans jamais permettre de nous rencontrer.
- Les collisions existent ?
- Les collisions existent, c’est vrai… »
A cet instant, j’entendis la porte d’entrée s’ouvrir.
Je tournai la tête et une jeune femme infiniment gracieuse et jolie parut. Je la contemplai comme une apparition divine.
Elle paraissait sauvage, animale; belle, elle l'était, fait indéniable.
« Martin, je vous présente Marie, ma fille. »
Charmé et pris au dépourvu, je me levai, lui tendis la main.
- Tiens, mon père s’est trouvé un apôtre ?
- J’en serai flatté.
Je trouvai ma réponse stupide, et, mal à l’aise, ne put m’empêcher de rougir. Elle le remarqua aussitôt.
- Je crains d’avoir troublé ton disciple.
- Au moins suis-je certain de le voir à mon prochain office !
Pour la première fois j’entendis le joli rire de Marie. La vive émotion qui me traversa aux premiers instants de cette rencontre me permit de réaliser à quel point Jénitif avait raison, et combien nos petits esprits affichent leurs perspectives en trompe l’œil. Sous le charme, je tombai amoureux et me relevai aussitôt. Le passé m’apparut comme une vieille pièce, constamment réécrite par le présent, afin de permettre au futur de la jouer tout aussi mal… A mon grand regret, Marie nous abandonna rapidement, me laissant avec mon trouble et le sourire malicieux de son père.
« Dite moi Martin, Vous parliez de collision, tout à l’heure ? »…
Nous poursuivîmes le repas avec légèreté. Le père Chevalier s’avérait fort drôle et d’une culture encyclopédique.
De l’incompatibilité génétique entre l’homme de Cro-Magnon et celui de Neandertal, en passant par la vie familiale de notre boulanger qu’il contait en épopée magnifique, tout paraissait l’intéresser ! La seule fausse note, dans l’harmonieuse soirée que nous composâmes, se fit entendre lorsque le sujet aborda son prédécesseur, le père Armand de Beaumont.
Il laissa tomber ces phrases lourdes de sous entendus, et j’eus le tort de ne pas les prendre au premier degré…
« La mort du père de Beaumont est sous responsabilité collective. Celle du clergé, bien sûr, qui fit de lui un instrument de propagande contre-nature ; celle des fidèles, qui l’entretenaient dans son rôle d’automate programmé à la gloire de la frustration, et la mienne, évidemment… Nous sommes nombreux à avoir son sang sur les mains… »
Une fausse note rapidement dissipée par sa fille, qui vint prendre le café en notre compagnie. Intriguée par ma présence, je sentis que seule l’amitié témoignée par son père l’empêchait de me considérer ouvertement comme un intrus. Gêné par ces yeux noirs qui me scrutaient avec insistance, je lui fis part de mon estime pour la tentative de son père, et lui demandait ce qu’elle pensait de son étrange vocation…
- Pas grand chose, répondit Marie. Je ne vais jamais à l’église…
Elle sembla hésiter, puis ajouta :
- Et les circonstances ne nous ont pas permis de passer beaucoup de temps ensemble.
Un regard s’échangea entre le père et la fille, et je compris que, ce soir là, je n’apprendrai rien de plus sur ce qu’elle entendait par circonstances…
La fin de soirée fut semblable à celle de vieux amis.
Jénitif s’avérait exquis dans l’art de recevoir.
L’esprit léger, comme il me raccompagnait à la porte, je découvris également combien sa pensée avançait méthodiquement dans l’interprétation des gammes disharmoniques de notre psyché.
- Martin, j’aimerai revenir sur ce passé qui dicte votre présent.
- Ma rupture ?
- Oui. J’ai peur d’avoir été un peu schématique tout à l’heure…
- Je n’ai pas trouvé.
- Retenez simplement ceci : peu d’espoir suffit. Une goutte de grâce suffit à diluer un océan de chagrins. L’amour est semblable aux êtres, une fois disparu, il survit dans la mémoire, rêve abstrait, image floue d’une autre vie. Libre à nous de choisir la teneur de sa continuité…
- Vous avez sûrement raison.
- Bien sur que j’ai raison ! Votre apprentissage de la réalité est loin d’être terminé. Et dans la mesure de mes petits moyens, je vous aiderai à ne pas être un simple réactif… Mais il est tard, je vous laisse rentrer. Viendrez vous dimanche ?
- Je viendrai.
- Tant mieux. Vous ne vous ennuierez pas. C’est important de ne pas s’ennuyer, vous ne croyez pas ?
- Dans la mesure du possible, oui.
- Egalement, si vous souhaitez passer cette semaine…
- Je le ferai avec grand plaisir.
Nous nous serrâmes la main chaleureusement, et, grisé, je rentrai chez moi euphorique.
Conquis par le père, séduit par la fille,
La machine était en marche.
04 septembre 2006
Chapitre IV : Premier rendez vous avec Marie
IV
Fatigué par des mois à osciller entre regrets empoisonnés et troubles colères, fragilisé par la solitude, l’image de Marie avait totalement investi mon esprit, prenant une place qui n’était pas (devenait) la sienne.
Pour meubler son vide, la conscience investissait dans le premier objet susceptible de la combler, sinon la remplir. Porte mentaux ou s’accrochaient rêves, désirs, sentiments et autres simagrées.
Dès le lendemain de mon premier repas chez l’étrange famille Chevalier, intensément désireux de revoir Marie pour confirmer ou infirmer le sentiment qu’elle avait fait naître, j’appelai l’Evêché. Ce fut elle qui répondit. J’avais envie de parler avec douceur, de lui dire des mots tendres et déraisonnables. Je me contentai de l’inviter à boire un café. Plus encore que de passer pour un con, je craignais l’empressement du désir… Spontanéité encourageante, elle accepta sans se faire prier. Et, si je me rendis à notre premier rendez vous dans un état d’esprit incertain, c’est pour cette simple raison : je me sentais peu crédible dans le rôle du prince charmant. A défaut de l’âge des illusions, j’avais passé celui des faux enthousiasmes. Cela n’empêchait rien : j’étais conquis, sous le charme.
Marie était gracieuse, troublante. J’avais envie d’aller à sa rencontre.
J’étais un peu en avance au rendez-vous, Marie en retard. Aujourd’hui, je m’en rends compte, toute notre histoire se trouvait déjà résumée en ce détail anodin.
A sa personnalité, que je n’allais pas tarder à découvrir complexe, voir indéchiffrable, s’ajoutait ce fait particulier : elle était la fille de Jénitif Chevalier, homme étrange et énigmatique, dont les pièces secrètes de la conscience ne me seraient ouvertes que bien plus tard. A l’évidence, cette relation se déroulerait de toutes les manières possibles, excepté celles envisagées ou souhaitées…
Naturelle et (presque) agréable pour ce premier rendez-vous, elle répondait avec une patience encourageante aux lieux communs que j’enchaînais entre deux silences. A défaut de lui plaire, je ne lui déplaisais pas. Ce qui, sommes toute, revenait à peu près au même…
- J’ai rarement rencontré un garçon aussi sinistre, me dit-elle en conclusion de notre première demi-heure en tête à tête…
- Je craignais un peu de donner cette impression.
- Crainte justifiée… J’ai cru comprendre que tu es séparé depuis peu ?
- Bientôt deux ans.
- Deux ans ? Et tu couines encore ?
- Un peu…
- Excuse moi, je ne voulais pas être vexante… Je veux dire que tu en es encore à pleurer sur ton nombril ?…
- On va dire que c’est mieux formulé…
Marie prit un air songeur. Je l’avais contrarié…
« Tu me fais penser à ton père, dis-je sans trop savoir pourquoi…
- Je le prends comme un compliment.
Elle parut hésiter, puis me livra quelques bribes de son passé. Ce serait la première et dernières fois.
- J’ai grandi seule. J’étais enfant quand ma mère a choisi… Et il y a peu que nous nous voyons mon père et moi.
- Pourquoi depuis peu ?
- Il ne te l’a pas expliqué ?
- Non.
- Alors ce n’est pas à moi de le faire… Viens, on s’en va, ce café est sordide !
- C’est vrai que j’y viens souvent…
J’eus droit à un joli sourire. Et elle insista pour visiter ce musée où je n’avais plus mis les pieds depuis des années. Son premier réflexe fut d’aller voir un tableau dont j’ai oublié le titre et l’auteur. Il s’agissait d’une toile sombre, de taille imposante, représentant une famille, celle d’Ernest Chausson, ami du peintre et des arts, selon la petite plaquette descriptive…
Envoûté par Marie, cette œuvre m’atteignit à la surprise.
Au premier plan tout particulièrement, la petite fille de cette famille me fit froid dans le dos. Figé pour l’éternité dans ce corps d’enfant, la mort, sa mort, vous fixait dans son immobilité terrifiante. Solitude d’outre tombe et fragments d’existence arrachés au néant, cette famille contemplait du royaume d’Hadès. Je fis part de ces impressions à Marie. Elle se contenta de répondre qu’elle aimait ce tableau, et qu’elle ne voyait pas l’intérêt de disserter sur chaque émotion… ça n’appelait aucun commentaire. Le fait est, je poursuivi cette visite en sa compagnie plus amoureux encore. Le romantisme de ces instants me rendait attentif et patient.
Marie. Deux syllabes dont les sons harmonieux
Evoquent un astre sombre qui m’ouvrit les cieux.
Précieuse image et tendre souvenir, ce fut cette après-midi là, devant un tableau de Renoir, que nous nous embrassâmes pour la première fois. Fait rare, l’idéalisation est dispensable.
Bien sur, l’amour est une vieille pièce absurde, dont les mauvais acteurs changent constamment. Mais ces quelques instants, que m’importait ? L’espace d’un baiser, devant la lumière de Renoir, je jouais juste, j’étais vivant.
Une fenêtre s’ouvrait sur un monde disparu.
Cela n’avait pas de prix. Pas encore…
Chapitre V : Du vide curieusement comblé
V
Les semaines et mois qui suivirent, jusqu’à sa mort, je fus présent à tous les (irréguliers) offices de Jénitif. Je ne retranscrirai pas ces prêches. Leur essence est contenue dans nos discussions, et ils peuvent se considérer comme une large introduction au dernier, ample et lyrique, qui me bouleversa, et dont je livrerai l’intégralité plus loin.
Dès le quatrième office auquel j’assistai, j’eus confirmation

